Article tiré du livre " Culte et Pèlerinages de la Très Sainte Vierge en Alsace" par le Vicomte M.Th. de Bussièrre,Plon, 1862


Pèlerinage de Notre-Dame de Schauenberg,
commune de Pfaffenheim,
canton de Rouffach,
arrondissement de Colmar (Haut-Rhin).

 

                                                                                                                I.
Le pèlerinage de Schauenberg est situé sur une hauteur, à trois lieues environ au sud-ouest de Colmar, sur le versant oriental des Vosges ; on voit de loin sa belle avenue de marronniers, sa large terrasse et sa blanche façade appuyée sur les parois de rochers qui tapissent la montagne.

Les bourgs de Gueberschwihr et de Pfaffenheim, bâtis au pied du Schauenberg, existaient bien des siècles avant la fondation du sanctuaire de Marie.

Gueberschwihr, entourée jadis de hautes murailles, et renfermant dans son enceinte trois châteaux forts, dont les derniers vestiges ont disparu, a été illustrée par l'héroïque résistance que les femmes de la commune opposèrent au Dauphin Louis lors de son aventureuse expédition de Suisse et d'Alsace. Malgré l'énergie de ces hardies paysannes, les Armagnacs (1) finirent par s'emparer de la place, à laquelle ils mirent le feu; mais la gloire d'avoir lutté pour préserver leurs foyers d'une invasion ennemie, vingt années avant la célèbre défense de Beauvais par Jeanne Hachette et ses compagnes, n'en reste pas moins à nos villageoises alsaciennes. Plusieurs couvents, aujourd'hui abandonnés, existaient sur le territoire de Gueberschwihr ; l'un d'eux possédait les reliques de saint Sigismond et en portait le nom, changé postérieurement en celui de Saint-Marc. Au milieu du bourg s'élève, adossée à la montagne, une remarquable église en style roman, qui date du dixième ou du onzième siècle, et dont la massive tour carrée est percée de Irois étages de fenêtres cintrées ornées de gracieuses colonnettes.

Pfaffenheim est dominé par un grand clocher, classé maintenant parmi les monuments historiques de France, dernier débris d'une église à peu près aussi ancienne que celle de la commune voisine. Ce bourg, autrefois entouré de murs, fut incendié en 1338 par les habitants de Colmar, qui étaient en guerre avec l'évêque de Strasbourg, Berthold de Buscheck; il renfermait les trois châteaux de Presteneck,Hertenfetz et Meyenheim, que tes évêques avaient donnés en fiefs à différentes familles nobles, et dont on ne découvre plus de vestiges. Au-dessus de Pfaffenheim était la chapelle de Saint-Léonard, ruinée pendant la révolution, et à côté de laquelle s'élevait jadis un couvent de religieuses, qui a péri dans la guerre des Rustauds.

Quelques documents très dignes de foi, remontant à plus de quatre siècles, rapportent qu'en l'année 1400 les habitants de la plaine virent la hauteur au pied de laquelle sont bâties Gueberschwyr et Pfaffenheim enveloppée d'une lueur très éclatante qui disparut graduellement sans laisser de traces de son passage. A partir de ce temps, la montagne, qui jusqu'alors s'était appelée Hohenbourg, fut désignée sous le nom de Schau-en-berg (Schau-den-berg, regarde la montagne.)

Ce merveilleux événement décida un ermite, nommé frère Udalric, à bâtir en ce lieu une maisonnette et une chapelle dédiée an saint évêque dont il portait le nom. La dévotion et la beauté extraordinaire du site y attirèrent bientôt les fidèles, car de la terrasse du petit sanctuaire le regard enchanté embrassait toute la plaine d'Alsace, avec ses nombreux villages, ses châteaux et ses couvents;  - la chaîne de la Forêt-Noire et celle des Vosges servaient l'une de cadre l'autre de premier plan à ce ravissant tableau.

La réputation de l'ermitage d'Uldaric grandit vers le milieu du quinzième siècle, à la suite d'un miracle qui eut beaucoup de retentissement en Alsace et dans les pays d'outre Rhin.

La landgrave de Hesse fut atteinte, en l'année 1446, d'une maladie déclarée incurable. La princesse avait dans son oratoire une image de la Vierge aux pieds de laquelle elle passait de longues heures en prières, et qu'elle vénérait très particulièrement. Or, étant un jour plus souffrante encore que de coutume, elle s'évanouit. Pendant sa défaillance il lui sembla entendre une voix fort douée qui lui disait :
 "  Fais transporter l'image que tu chéris à la montagne appelée Schauenberg, et tu retrouveras la santé."

Ayant repris ses sens, la landgrave rendit grâces à Dieu, fit part aux personnes qui l'entouraient de ce qui venait de lui arriver, et chargea un serviteur fidèle de prendre l'image et de se mettre à la recherche du Schauenberg ( Récit des franciscains du couvent de Schauenberg, tiré des archives de Schauenberg et de Rouffach).

Le messager parcourut toute la vallée du Rhin ; après bien des courses et des informations, il parvint au lieu de sa destination. Il plaça l'image dans le creux d'un rocher voisin, et alla déposer une offrande sur l'autel de la chapelle de Saint-UdaIric. Après y avoir longuement prié, il se disposa à partir. — Mais, lorsqu'il voulut reprendre l'image de Marie, il lui fut impossible de la remuer. Il réclama l'assistance de l'ermite du Schauenberg; les efforts réunis de ces deux hommes se trouvèrent également impuissants. Ils comprirent alors que Dieu voulait que ce lieu fût consacré à la Mère du Seigneur.

Le serviteur de la landgrave se mit en route sans l'image, bien qu'il eût reçu l'ordre formel de la rapporter, et lorsqu'il arriva à la cour de sa maîtresse, il apprit que cette dernière s'était sentie parfaitement guérie au moment même où il avait déposé son offrande sur l'autel de Saint-UdaIric.

                                                                                                                 II.

La chapelle du Schauenberg prit, à la suite de cet événement, le nom de chapelle de la Sainte Vierge et de Saint-UdaIric, et, pendant deux cent trente-sept ans, l'image de Marie fut honorée par de nombreux pèlerins, dans le modeste sanctuaire élevé au commencement du quinzième siècle. En 1683. le produit des offrandes s'était monté à une somme tellement considérable, que l'on pat remplacer la chapelle primitive par une  belle église, sur le maître-autel de laquelle l'image miraculeuse fut exposée la vénération
des fidèles. On construisit, en cette même année, à côté de l'église un couvent pour les capucins de Rouffach aux soins desquels le pèlerinage resta confié jusqu'à la révolution française.

Le concours des visiteurs augmenta beaucoup après la construction des nouveaux édifices. Les habitants de toutes les communes des environs se rendaient processionnellement au Schauenberg, aux fêtes de la Vierge; et beaucoup d entre eux contribuèrent à l'embellissement de ce lieu privilégié. Ainsi ils firent ériger un fort beau crucifix sur un rocher voisin; ainsi encore Antoine Kuny, bourgeois de Pfaffenheim, établit les stations du chemin de la croix sur la route qui y conduisait.

Les terroristes de 1793 n'épargnèrent pas le Schauenberg. Ils chassèrent les franciscains de leur demeure et vendirent le pèlerinage après l'avoir pillé, parce que les paysans de la contrée venaient y faire leurs prières; ils évitaient l'église de Pfaffenheim, où un prêtre jureur avait remplacé le curé. Les Jacobins détruisirent également le crucifix et les stations; l'image miraculeuse fut sauvée par quelques braves chrétiens qui la portèrent à la paroisse voisine.

Quand la religion cessa d'être proscrite en France, on releva les ruines de l'église. Trois bourgeois bien intentionnés, qui lavaient achetée pour empêcher sa destruction complète la cédèrent à la commune, à la condition qu'elle serait rendue si jamais le culte venait à y être supprimé de nouveau. Une quête faite dans les villes et les villages du Haut-Rhin permit de restaurer l'édifice; quelques dignes
serviteurs de Marie rétablirent le crucifix, les stations et les orgues, et en 1811 le sanctuaire de Schauenberg se trouvait à peu près dans le même état qu'avant la révolution.

Le 3 septembre de la même année, on replaça l'image miraculeuse en son ancien lieu. La translation se fit avec beaucoup de solennité, au chant des cantiques et des litanies. Plusieurs milliers de pèlerins assistèrent à la fête; cepour la haute Alsace un jour de joie et de bonheur.

                                                                                                           III.

Depuis la restauration du pèlerinage, beaucoup de grâces ont été obtenues au Schauenberg, ainsi que le prouvent les nombreux tableaux commémoratifs appendus dans le chœur de l'église. Nous nous bornerons à rapporter un seul fait,parce qu'il a été authentiquement constaté, et. que beaucoup de ceux qui en ont été témoins vivent encore.

En 1817, Elisabeth Muller, jeune orpheline née à Pfaffenheim fit une très grave maladie qui la réduisit à l'agonie. Elle conserva la vie contre l'attente des médecins,mais elle perdit l'usage de l'une de ses jambes. En proie à des souffrances épouvantables, elle quittait rarement le lit, et, en ces occasions exceptionnelles, elle se traînait à grande peine, appuyée sur des béquilles. Elle resta ainsi jusqu'en  1823. Le vendredi 5 octobre de cette année,Elisabeth se sentit intérieurement poussée a aller au Schauenberg pour implorer l'assistance de la Mère de Dieu .Elle accomplit son dessein, malgré les exhortations de tous ceux qui la connaissaient, et qui s'efforçaient en vain de lui démontrer que dans son état une semblable entreprise serait inexécutable. Le petit trajet de Pfaffenheim au
pèlerinage, si long pour la pauvre infirme, se fit avec avec la plus grande difficulté. Quelques amies l'accompagnèrent et la soutinrent en route. Arrivée à l'église, Elisabeth se rendit à l'autel de Marie et se mit en prière ; tout à coup elle éprouva un inexprimable sentiment de bien-être; il lui sembla que la vie et les forces rentraient dans sa jambe paralysée; elle se leva, déposa ses béquilles derrière l'autel, adressa à haute  voix de ferventes actions de grâces à sa protectrice céleste, et revint en courant à Pfaffenheim, pour annoncer sa guérison à ceux qui, depuis six ans, l'avaient toujours vue estropiée et souvent presque mourante. Elisabeth Muller vit encore, et elle assure que depuis cet heureux jour elle n'a plus ressenti ni douleur ni fatigue dans le membre qui avait été si longtemps malade.

Vers la Pentecôte de l'an 1825, Mgr Tharin, évêque de Strasbourg, donna la confirmation à Pfaffenheim. Après le dîner il se rendit au Schauenberg en compagnie du curé de la paroisse et de quelques ecclésiastiques des lieux voisins. Beaucoup de fidèles accompagnaient le pontife; le curé aperçut Elisabeth dans la foule et s'empressa de raconter à l'évêque sa merveilleuse histoire ; arrivé au pèlerinage, Monseigneur voulut qu'on la lui présentât, lui adressa la parole en présence de tous les assistants et l'engagea
dans les termes les plus touchants à se rendre toujours digne par sa conduite de la grande miséricorde dont Dieu avait usé à son égard.

Aujourd'hui de nombreuses processions partant des communes des environs arrivent toujours à l'église de Schauenberg aux fêtes de la Vierge (2); rien de plus charmant que de les voir sortir, bannières en tête, de la forêt de châtaigniers qui entoure la montagne, à mi-hauteur, d'une large et verte ceinture.

    
 

(1) Les hordes des Armagnacs, que nous avons eu occasion de nommer déjà plusieurs fois, s'étaient formées à la suite des luttes séculaires entre l'Angleterre et la France, comme précédemment les grandes compagnies ; elles vivaient de meurtre et de pillage. Les Armagnacs vinrent pour la première fois en Alsace en 1439, sous la conduite du chevalier de Fénétrange, et y renouvelèrent les horreurs qu'y avaient commises autrefois les Huns et les Maghiars. Le peuple leur donna le surnom bien mérité d'écorcheurs (schinder). Les Armagnacs revinrent en Alsace en 1444, au nombre de 32,000, sous la conduite du Dauphin Louis (Louis XI), qui voulait aider la maison d'Autriche à reconquérir ses anciens domaines suisses. Louis, ayant été battu à Saint-Jacques, se replia sur notre province et l'occupa, avec la pensée de s'établir à demeure sur le Rhin, qu'il considérait comme la limite naturelle de la France. Il s'empara du pays situé entre Montbéliard et Strasbourg, et prit un grand nombre de villes et de châteaux. Son armée commit plus d'horreurs encore que lors de la première invasion. Toutefois elle subit quelques désastres partiels, et fut obligée de se retirer. Après leur rentrée en France, les bandes d'Armagnacs, qui devenaient un grand embarras pour le gouvernement, furent exterminées par les cours prévôtales.

(2) Les habitants de Pfaffenheim se rendent neuf fois par an en procession à l'église de Schauenberg, savoir: le 25 mars, le 25 avril, le lundi de la Pentecôte, le lundi de la semaine de la Croix, le 2 juillet, les 3 et 8 septembre, les 8 et 28 décembre.

                                                                                                                                                                                                                        

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