Le SCHAUENBERG 1789

La RÉVOLUTION MET FIN AU CONFLIT ENTRE LES FRANCISCAINS ET PFAFFENHEIM

(Dans le champ en jaune sont reproduites les notes)
 


Au XVIII siècle, le Schauenberg, où «depuis un temps qui passe la mémoire des hommes il a plu à Dieu de manifester en cet endroit par de prodiges, la gloire et l'honneur de la Mère de l'Homme-Dieu » (1) connaît sur le plan spirituel une activité intense grâce au zèle des Pères franciscains qui y sont installés depuis la fin du siècle précédent. Le rayonnement de ce sanctuaire marial est unanimement reconnu et les habitants des villages environnants fréquentent le pèlerinage avec régularité et dévotion. Les chercheurs , historiens et amis de ce lieu, qui de près ou de loin, ont étudié son histoire, relèvent des traces indiscutablement positives de la présence des religieux au Schauenberg durant la majeure partie du XVIII° siècle, et précisent tous, sans aucune ambiguïté, que ce n'est qu'en victimes de la nouvelle législation sur le culte religieux, qu'ils quittent leur couvent en 1791.(2)

Si donc tous les historiens sont de cet avis, qui paraît plutôt favorable aux religieux, tous rapportent cependant que, durant les dernières décennies du séjour des franciscains au Schauenberg. les relations qu'ils ont avec la communauté de Pfaffenheim sont loin d'être sans problèmes En effet la situation matérielle du pèlerinage et les conditions de son occupation par les religieux et de leur hébergement sont continuellement remises en cause soit par les uns, soit par les autres. Dans les nombreux écrits évoquant cette période de l'histoire du sanctuaire, on ne trouve généralement que quelques allusions assez discrètes et peu précises, telles que, « il existe de continuelles démêlées entre les pères récollets les préposés, échevins et bourgeois de la communauté de Pfaffenheim » ou « la communauté de Pfaffenheim entreprend des démarches en vue de chasser les religieux »(3)

Quel est le sentiment du curé de Pfaffenheim dont la juridiction s'étend au Schauenberg ? Comment se comporte le chapelain de N.D. du Schauenberg régulièrement nommé et dont les droits ne peuvent être contestés ? Quels sont les griefs avancés par les responsables de la communauté de Pfaffenheim ?
Que souhaitent réellement les habitants du village? Comment réagissent les récollets ? Quelle est la position de l'évêque de Bâle, en tant qu'ordinaire du lieu?
Ce chapitre(5) se propose d'étudier une partie de l'histoire du pèlerinage sous un éclairage un peu particulier, d'une part pour répondre à toutes ces interrogations et permettre peut-être d'expliquer plus en profondeur les opinions des intervenants, et d'autre part dans le but de rétablir la vérité historique que certains auteurs ont parfois trop simplifiée pour pouvoir la rapporter plus facilement. A ma connaissance, cette analyse est probablement la seule, entreprise et publiée a ce jour. Compte tenu de l'importance et de la quantité de documents consultés, aussi bien à propos de l'activité des religieux et des interventions des instances temporelles de l'église, de celle des préposés, prévôt et échevins de la communauté de Pfaffenheim et de celle des habitants du village qu'à propos des décisions de la première chambre du conseil souverain d'Alsace, il est probable que ce chapitre approche assez fidèlement la réalité des faits et les rapporte convenablement, sans marquer de faveur particulière ni à l'une, ni à l'autre des parties- Enfin, il  ne s'agit pas d'apprécier le bien-fondé des réclamations au sujet des problèmes de voisinage ou de cohabitation qui existent entre les deux communautés, mais plutôt d'exposer avec clarté et toute l'objectivité historique, la naissance, le développement et la fin d un conflit humain. Le souci de l'exactitude des documents cités et la précision dans la chronologie des événements sont présents, de façon permanente, tout au long de ce chapitre. Certains détails peuvent paraître sans importance, ils sont cependant nécessaires pour expliquer ou même justifier le comportement parfois étonnant et contradictoire de l'un ou l'autre intervenant.

L'étude de ce conflit aboutit très rapidement à un semble de questions de droit et de légitimité, ce qui nécessite de rappeler, en début de chapitre, les principales clauses ou conventions des différents contrats concernant le Schauenberg, afin de permettre une lecture aisée et une bonne compréhension.

1. La fondation initiale de 1483

Sans revenir sur les origines de ce pèlerinage il est important cependant de rappeler avec précision, l'ensemble des clauses, élaborées d'un commun accord entre les instances religieuses du lieu, les représentants des autorités locales administratives, à savoir le prévôt et les jurés de Pfaffenheim, et bien entendu, le patron de la paroisse, possédant le droit de colature. On verra qu'au moment du procès, les avocats de la communauté de Pfaffenheim présenteront comme argument majeur dans l'exposé de leurs moyens, la nullité de tous les contrats ou conventions, signés postérieurement à 1483, prétextant l'incompétence des signataires ou des parties. L'évêque de Bâle dont dépend le chapitre rural Citra Colles ou Citra Ottonisbuhel auquel appartient Pfaffenheim, donne bien entendu son accord à cette nouvelle fondation (7)

L'intention des signataires de ce document est que le service divin soit célébré avec plus d'ordre, de dignité et de ferveur. Pour cela, ils y annexent une rente annuelle de 34 livres pfennings, en valeur de Bâle. Deux mesures de vin et un rezal de seigle sont également prévus pour l'entretien du prêtre chapelain. Un ensemble de six clauses réglemente cette fondation, sans pour autant nuire aux droits du patron et du curé.

1. Les rentes désignées ci-dessous seront unies à perpétuité au bénéfice et inaliénables.
2. Les titres de la fondation seront déposés entre les mains du prévôt et des préposés de Pfaffenheim, et en cas de besoin, le chapelain pourra s'en servir ou en tirer copies.
3. Le curé sera en droit de présenter à ce bénéfice qui il voudra, à moins que les préposés de Pfaffenheim ne lui recommandent une personne du lieu, ou une personne alliée ou apparentée à quelqu'un de Pfaffenheim.
4. Le chapelain résidera à Pfaffenheim. Il chantera la grand'messe au Schauenberg aux fêtes de Notre-Dame et il y dira la messe basse deux fois par semaine. Il dira une messe basse une fois par semaine à l'église de Pfaffenheim.
5. Les offrandes portées sur l'autel du chapelain, pendant qu'il dira la messe, seront à lui. Les préposés de Pfaffenheim recueilleront les autres, dont le produit sera employé à l'entretien de la chapelle et le reste placé pour constituer une rente à réunir au bénéfice jusqu'à concurrence de 40 livres. De ce qui sera jeté dans le tronc de la chapelle, un quart ira au curé et le reste employé pour la chapelle.
6. Le chapelain sera soumis au patron et au curé et il aidera celui-ci à chanter le grand'messe, il assistera aux vêpres et autres offices divins de l'église paroissiale. En cas d'absence ou de maladie du curé, il desservira la paroisse et y administrera les sacrements.

2. Le contrat de 1704

En 1684 meurt Jacques Meyer, curé de Pfaffenheim. Dans son testament, il lègue des terres et des vignes au Schauenberg, afin de continuer de restaurer et d'agrandir la chapelle (8). Les travaux de construction commencés quelques années plus tôt ne donnent pas satisfaction à Mathis Ehret, prévôt, ni à Jean Jacques Pipion, nouveau curé de Pfaffenheim, précédemment primissaire à Rouffach. Ces trois personnes s'adressent aux franciscains du couvent de Rouffach pour leur demander d'achever les travaux et de prendre en charge le pèlerinage (9). Cette démarche sera plus tard critiquée et considérée comme invalide et abusive par Steffan lors du procès. En 1690 le prévôt de Pfaffenheim confie même le Schauenberg aux récollets (10). Le 11 juillet 1695, Gaspar Schnorf, suffragant de Bâle, consacre la nouvelle chapelle où quatre autels sont dédiés, le premier à la B.V. Marie, le second du « côté de l'Epitre » à St François d'Assise et à St Antoine, et le quatrième à St Ulric (11).

Pour quelles raisons, les travaux étant achevés, les pères franciscains restent-ils au Schauenberg ? Les réponses à cette question sont, bien entendu, de connotation différente, selon leur origine. Steffan, l'un des avocats de la communauté de Pfaffenheim, écrit dans le mémoire de 1784 :

« Pendant plus de deux siècles, ce saint pèlerinage devenait plus célèbre d'une année à l'autre ; mais comme il en est des beaux biens comme des grandes places, et qu'ils font naître l'envie et trouver des amateurs, Schauenberg, beau par sa situation, et riche par l'affluence des pèlerins, attira les yeux des pères récollets. Soit zèle du bien public, soit amour de leur corps, dont tout membre cherche à procurer l'honneur et la gloire, ils conçurent un désir ardent pour cette sainte habitation ».

Toujours est-il que les religieux, une fois la construction de la chapelle et d'un petit couvent terminée, souhaitent en faire une annexe de celui de Rouffach. Dans une lettre qu'il adressera quelques années plus tard au directoire de Colmar, le père provincial Bernardin Oberhauser, exprime son sentiment : « D'ailleurs la maison qu'habitent les religieux du Schauenberg n'appartient pas à la communauté de Pfaffenheim, elle a été bâtie aux frais de l'Ordre ou plutôt des ses bienfaiteurs... »(12). II est certain que l'aménagement des terrasses devant la chapelle rappelle Assise et que la marque des successeurs de St François caractérise l'architecture de l'ensemble. On peut effectivement penser, qu'ayant réussi à mener à bon terme cette construction bien mise en valeur pas sa situation exceptionnelle, à flanc de montagne, et visible de très loin de la plaine d'Alsace, possédant toutes les qualités requises pour être un sanctuaire digne du culte marial, que les pères venant de Rouffach désirent y rester. Cette volonté d'expansion et de participation à la vie des paroisses se développe effectivement chez les franciscains de Rouffach, comme d'ailleurs dans d'autres communautés religieuses de l'époque. Les récollets de Rouffach se chargent déjà de la paroisse de Westhalten entre 1653 et 1659 (13). Le 4 mars 1704, ils s'occupent donc de légaliser leur installation définitive au Schauenberg, en soumettant à l'évêque de Bâle un contrat qu'ils lui demandent de ratifier (14)
Ce contrat contient les droits et les devoirs de chacune des parties concernées. Il en sera, au moment du procès, le principal document dont la nullité sera invoquée par les avocats de la communauté de Pfaffenheim.

Dans la lettre du 5 mars 1704 adressée à l'évêque de Bâle, il est précisé que, considérant que le pèlerinage est avantageusement situé pour l'ordre des franciscains et peut-être commodément desservi par les religieux de Rouffach, le père gardien du couvent Sainte Catherine de Rouffach prend « la chose à cœur avec tant de zèle qu'il s'abouche avec le sieur Jean Jacques Pipion, curé de Pfaffenheim ». Ces deux personnages s'adressent ensemble à Jean Christophe Friess, conseiller aulique du prince évêque de Strasbourg et bailli de l'Obermundat, pour « effectuer ce projet et l'amener à une heureuse fin conjointement avec les prévôts et gens de justice de Pfaffenheim, qui jusqu'à présent ont l'inspection sur le temporel de la fabrique du pèlerinage ».

Le contenu de ce contrat peut se détailler en douze points (15).

1. Les franciscains s'engagent à maintenir au Schauenberg deux pères, un frère et un domestique qui seront tous sous l'obédience du couvent de Rouffach.
2. Les franciscains se chargent de construire une petite habitation pouvant loger les religieux, sans rien demander à la communauté de Pfaffenheim, ni à la fabrique de l'église du Schauenberg.
3. Les pères sont tenus de servir et d'assister les pèlerins en disant la messe et en les entendant à confesse, tant aux fêtes et aux dimanches qu'aux jours « ouvriers » et principalement aux fêtes de la Vierge.
4. Les pères se chargent de donner la table aussi honnêtement que leurs facultés le leur permettront aux ecclésiastiques qui y viendront confesser prêcher et dire la messe aux fêtes de la Vierge. Ils toucheront pour cela une somme de trente livres.
5. Les pères s'obligent de n'être en aucune manière incommodes ni à charge, soit au public, soit à la fabrique, et de ne rien exiger indûment.
6. Les pères laisseront la priorité au chapelain, s'il le souhaite pour les messes votives.
7. Dès que l'évêque de Bâle aura ratifié le contrat, la somme de 50 livres steblers sera prise sur les fonds de la fabrique et donnée aux pères pour les aider à remettre la maison dans un état convenable et pour leur entretien.
8. Les pères toucheront le tiers de toutes les offrandes en argent qui seront déposées sur les autels les jours de fêtes et les autres jours de l'année. Par contre ils seront tenus « d'avoir l'œil » pour que ces offrandes soient fidèlement livrées sans aucune diminution à la fabrique.
9. Les pères toucheront la totalité des offrandes qui consistent en des vivres. La cire qui sera offerte demeurera à l'église, mais la cire filée sera entièrement à la disposition des pères.
10. Le curé de Pfaffenheim touchera le quart des offrandes qui seront mises dans les troncs ordinaires. Les pères percevront la même somme.
11. La fabrique de l'église du Schauenberg devra bâtir et réparer tout ce qui est nécessaire. Elle devra acheter les meubles et les ornements nécessaires et remettre, chaque automne, deux mesures de vin blanc pour les messes et le vin de communion.
12. Le prévôt et les gens de justice de Pfaffenheim se réservent expressément le droit de reprendre la direction du Schauenberg et la maison, si les pères quittaient le pèlerinage ou s'ils ne pouvaient plus y habiter à cause de la guerre, et cela sans avoir à rembourser quoi que se soit aux religieux.

Dans la chronique du P. Bambach (16) datant de 1798, on trouve un long exposé sur le Schauenberg. Les extraits suivants confirment sans plus la démarche de 1704 et ne mentionnent en aucune façon, une quelconque situation conflictuelle. On peut supposer qu'au niveau de l'administration de la province franciscaine de Strasbourg dont dépend le Schauenberg depuis 1750, la création de ce nouvel établissement franciscain ne pose pas de difficultés particulières et que les démêlées avec la communauté de Pfaffenheim ne préoccupent pas énormément le provincial et les définiteurs.

Le P. Bambach écrit : « avec l'approbation de l'ordinaire et du couvent, et avec l'accord du curé et du prévôt du lieu, qui trouvaient cela important, répondant aux humbles prières du P. Polychronius, a accordé en 1704 et sous certaines conditions, l'hospice du Schauenberg, en Alsace et dans le diocèse de Bâle, situé non loin de Rouffach. La dévotion populaire a montré un afflux vers ce lieu, et le curé ne suffisait plus... la dévotion a tellement augmenté que les frères qui exerçaient en ce lieu ne pouvaient plus subvenir aux demandes. Par conséquent, il était fréquent qu'on fit appel à une aide du couvent de Rouffach... ».

Après l'autorisation, datée du 31 mars, donnée par l'évêque de Bâle (17), les pères franciscains montent au Schauenberg le 14 avril 1704, solennellement et en procession, pour s'y installer (18).


3. Les premiers signes d'un mécontentement

Dans le mémoire de 1784, Steffan, défendant les intérêts de la communauté de Pfaffenheim, rappel que les pères déclarent dans le contrat de 1704, qu'ils promettent de « ne pas molester en rien la communauté, ni de lui être à charge ». Et cependant, dit-il, très peu de temps après leur installation, ils demandent qu'on leur fournisse du bois de chauffage, mais ils précisent toutefois qu'ils prendront ce qu'on voudra bien leur donner. Il semble qu'ensuite, assez rapidement, qu'ils fassent un droit de cette générosité, pour arriver enfin à taxer les Pfaffenhémiens d'ingratitude pour «n'avoir pas voulu leur donner successivement trois, puis six, puis neuf, puis douze, puis quinze, puis dix-huit cordes de bois et plusieurs centaines de fagots ». Le mécontentement concerne même les affaires religieuses, car, toujours d'après Steffan le curé successeur de Pipion (19)  est obligé de porter plainte à l'ordinaire contre les récollets. Il leur reproche leur ingérence dans la gestion de la paroisse : « ils s'avisèrent, contre la teneur des saints canons, contre les décrets récents du concile de Trente, contre les lois de l'Etat, sans permission de l'évêque sans l'agrément du curé du lieu, à l'insu de l'un et de l'autre, donner la bénédiction nuptiale, et même de tenir registre de mariages ; ils défendaient au curé collateur et fabricien la chaire de l'église de Schauenberg, située dans la paroisse ; ils lui refusaient d'y chanter la grand'messe pour nous les ouailles, leurs bienfaiteurs, lorsque nous y allions en procession, ils prétendaient que le curé n'y avait aucun droit, tandis que l'acte informe de 1704 les lui réserve tous... Ils demandèrent d'abord qu'ils fussent clos par un mur ; ils demandèrent ensuite des puits, des fontaines, des réparations extraordinaires de l'église, de nouvelles richesses pour la sacristie, un mur d'appui pour leur promenade... »

Les documents actuellement connus situent au cours de l'année 1733 le début des interventions officielles auprès des instances administratives ou religieuses. Tout d'abord, on trouve trace d'une intervention le 4 septembre 1733 auprès d'un notaire, conseiller du Roi à Colmar. Le document (20) rédigé en français à Colmar le 28 septembre 1733, signé par les avocats Rieden, Boug et Kieffer, expose la situation de façon assez objective, se basant sur le bien-fondé de la démarche. Il classe les doléances en sept points « Klagenpunkten », et en attribue la responsabilité, tantôt à la communauté de Pfaffenheim qui ne semble pas tenir les engagements de 1704, tantôt aux récollets.

Le document mentionne aussi qu'en première instance une requête a déjà été déposée auprès de la régence de Saverne. Il s'agit bien sûr de l'évêque de Strasbourg. Les points 3 et 7 soulignent les habituelles négligences de la communauté de Pfaffenheim dans l'entretien des locaux du Schauenberg, la fourniture de l'eau potable aux religieux, etc... Le premier point par contre rappelle aux récollets l'existence d'un chemin que les habitants de Pfaffenheim doivent emprunter et qu'ils ont toujours utilisé jusqu'à présent, et dont ils doivent laisser le libre accès. L'ensemble des locaux conventuels doit probablement déjà être clôturé à cette date, puisque ce document propose l'installation d'une clochette à l'entrée, susceptible d'être utilisée de jour comme de nuit, pour permettre le passage. Le « Klagepunkt Nummer 2 » évoque fort justement que les fabriciens de l'église du Schauenberg doivent fournir tout ce qui est nécessaire au service du culte. Il précise que les pères franciscains ne souhaitent que des ornements liturgiques et pas d'autres fournitures superflues, et que les fabriciens ne leur fournissent même pas ce strict minimum nécessaire au culte.

Puis deux ans plus tard, le 4 avril 1735, une lettre (21) est adressée à l'évêque de Bâle par Antoine Scheppelin, bailli de Rouffach et de l'Obermundat, consignés par le curé Jordan, le prévôt Knecht et sept bourgeois échevins de la communauté. Le curé et les préposés de Pfaffenheim y admettent que la sécurité des pèlerins n'est pas convenablement assurée au Schauenberg et envisagent de faire construire un mur pour retenir la terre devant la chapelle. Pour financer cette construction, la communauté de Pfaffenheim ne pouvant le faire, demande à l'évêque de Bâle d'autoriser un ermite nommé François Paul Utz, de la « Feldkirch », chapelle située près de Wettolsheim, à quêter dans les paroisses voisines.

L'évêque suffragant de Bâle et vicaire général, Jean Baptiste Haus, donne son accord le 15 avril 1736 et autorise la démarche du frère François Paul Utz pour une durée de six mois.
Deux procès-verbaux de remise des sommes collectées par Utz datés des 2 juin et 16 juillet 1736, donnent une idée de l'importance des dons. Le premier mentionne la somme de 90 livres 1 sol, et le second 94 livres 10 sols, destinées à la construction du mur de soutènement de la chapelle. Ces sommes ne représentent cependant pas la totalité de la quête. En effet les procès-verbaux rajoutent que, pour « sa peine », le frère Utz touche respectivement 15 livres 5 sols et 3 deniers, puis 1 livres. Il s'agit de livres tournois. Les documents portent les signatures du curé Jordan, du prévôt Knecht, du receveur Ignace Frick et celle de l'ermite François Paul Utz (22).

Ces interventions (23) doivent cependant être discrètes et sans grande influence sur la dévotion des fidèles, car à aucun moment on ne remarque des signes d'une baisse de la fréquentation du pèlerinage ou de la pratique religieuse chez les paroissiens. Il est bon de rappeler qu'au XVIIIe siècle, Pfaffenheim, bien plus encore que les autres villages du vignoble, est un « fournisseur » de prêtres et de religieux (24) et qu'il accueillera, quelques décennies plus tard, durant les années révolutionnaires, un grand nombre de prêtres, enfants du pays cherchant refuge devant les lois sur le clergé.

Enfin, cette situation de conflit entre les « officiels » du village et les récollets, conduit Josué Ricklin, père provincial des franciscains, à s'adresser lui aussi à l'évêque de Bâle, non pas tellement pour faire valoir d'éventuels droits, mais plutôt pour proposer une solution devant permettre aux deux communautés de vivre en bonnes relations et bien sûr « ad majorem Dei
gloriam ». (25).

 

(1) C'est en ces termes que les défenseurs de la communauté de Pfaffenheim, après avoir situé géographiquement le Schauenberg, présentent les faits dans les conclusions qu'ils déposent devant le conseil supérieur d'Alsace en 1784. Cf Mémoire pour Jean Erhard, André Bosch... par Steffan, avocat et Schirmer le jeune, procureur. Ce mémoire comporte 26 pages et est imprimé par Jean-Henri Decker, imprimeur juré du Roi et de Nos Seigneurs du conseil souverain d'Alsace. Il fait partie de la collection Chauffeur, léguée à la Bibliothèque municipale de Colmar.
(2) Cf « les derniers franciscains du Schauenberg », in AEA 1986.
(3) En 1767, le notaire apostolique Schweigheuser ne fait aucune allusion à ce conflit dans son ouvrage inédit : « Trifolium Seraphicum in Alsatia florens ». Cfp. 78-82 du manuscrit autographe conservé à la B.N.U de Strasbourg. Le vicaire Litzler qui en 1848 commence la chronique 1 déposée aux A.D.H.R, donne quelques indications sur la démarche des Pfaffenhémiens sans plus de détails. Ce n'est qu'en 1920 que le curé Hincky de Pfaffenheim et son vicaire Joseph Litzler publient une excellente histoire du Schauenberg, dans le « Sendbote des Heiligen Franziskus », Metz, février 1920 et mois suivants. Ils y mentionnent la démarche contre les récollets, sans aborder par contre le côté juridique.
(4) Même si par la suite les interventions et les intérêts de l'ensemble des habitants du village coïncident avec la démarche du prévôt, celle des bourgeois et échevins de la communauté de Pfaffenheim, il est indispensable de bien distinguer les deux intervenants, qui au début surtout n'ont pas les mêmes raisons d'être mécontents des récollets
(5) Ce chapitre fait partie d'une étude plus générale de l'histoire du pèlerinage N D du Schauenberg  et dont il représente un épisode de son histoire. cf - "Le Schauenberg: cinq siècles d'histoire et de dévotion " in AEA 1988
(6) Cf AEA 1988
(7) Cf AEA 1986, p 239 note (2).
(8) Walter, Allemania, vol. 3, 1906.
(9) II convient de rappeler que les travaux de construction d'une nouvelle chapelle pour remplacer celle de 1515 commencent en 1685. Les documents présentés par les deux parties durant le procès sont d'accord avec cette date.
(10) Levy, Gfrörer et Kraus indiquent cette date et mentionnent le seul prévôt.
(11) D'après Ignace-Marie OFM, archives du canton de Berne, série A 45
(12) Cf.AEA 1986 p 233
(13) Th. Walter, Urkunden der Stadt Rufach, Rouffach 1908, t. 1, p 27.
(14) Les signataires sont : Jean Christophe Friess, conseiller aulique du Prince-Evêque de Strasbourg et bailli de l'Obermundat, Jean Jacques Pipion, curé de Pfaffenheim, Jean Martin Erhard, prévôt de Pfaffenheim, p. Rodericus Schnabel, théol. lector, jubilatus, provincial, F. Polichronius Blest, visiteur de la province et gardien du couvent de Rouffach.
(15) Walter résume l'essentiel de ce contrat en six points, par contre Ignace-Marie Freudenreich, dans le bulletin ecclésiastique du diocèse de Strasbourg, à partir du numéro 15 du 1er août 1932, cite, page 381 un ensemble de 18 paragraphes. Il s'agit plutôt d'une note de travail utilisée par les avocats de l'une des parties en présence lors du procès. Cf ADHR, 141 J 265 « Inhalt der bedingungen und Vertrags zwischen den patribus franciscaner auf dem schauenberg und der gemeint zu pfafenheim ». En comparant les deux documents à savoir la copie certifié conforme ADHR 141 J 254, la note 141 J 265, mentionne ci-dessus avec un troisième texte, représentant également une note de travail et comportant la réponse de l'évêque de Bâle 141 J 253, on peut résumer l'ensemble des clauses de ce contrat de 1704 en 12 points.

(16) Le P. Valentin Bambach, comme chronologue de la province de Strasbourg a accès aux archives provinciales. Il s'inspire probablement d'un prédécesseur, qui en 1775 écrit les « Annales Provinciae per omnes annos usque ad 1775 », manuscrit, qui d'après le P Livier Oliger est conservé dans le Generallandesarchiv de Karlsruh. Dans la « Chronica Provinciae Argentinae seu Alemanniae Superioris F.F. Minorum strictioris observantiae », le P. Bambach donne en 1798 la liste des nouvelles fondations de la province, puis passe aux événements qui se rapportent à la séparation des couvents alsaciens, dont il raconte en détail l'origine dans le chapitre XVI Proeressus Provinciae Argentinensis, sec. VI S. Ord. Le P. Bambach cite « anno 1704 erectum fuit Hospitium in monte Schauenbergensi », puis en fin de chapitre mentionne les conditions dans lesquelles se fait l'installation, sans cependant donner de détails au sujet du contrat de 1704.

(17) ADHR 141 J 253, copie en français, certifiée conforme par l'interprète du conseil souverain en 1771, donnant la réponse de l'évêque de Bâle, avec quelques réserves prudentes... « Nous Guillaume Jacques, par la grâce de Dieu, évêque de Bâle et prince du Saint Empire romain, savoir faisons que la présente convention et accord amiable ayant été passé, avons mûrement examiné et le contenu d'icelui trouvé propre à augmenter l'honneur et la gloire du très haut, ainsi que la dévotion du pèlerin envers la bienheureuse Vierge Marie, nous, sur les très humbles et dévotes prières des parties intéressées, avons de par notre autorité épiscopale confirmé et ratifié la dite fondation en tous les points et articles, en réservant néanmoins expressément tous les droits à nous compétents à cet égard en qualité d'ordinaire, et ainsi qu'à ceux ordonnés autrement dans la suite, et sans préjudice aux anciens droits compétents à la cure de Pfaffenheim, dont nous avons signé et fait apposer notre sceau pontifical à cette présente et donnée dans notre château de résidence à Porrentruy, le 31e jour du mois de mars 1704... »
(18) Léon Josbert, dans « Maria Hilf auf dem Schauenberg. Alsatia, Mulhouse 1932 », p 1, cite d'après Grandidier : « introductiv actualis praedictorum fratum facta est et posessio coepta solemnis loci illius sancti... ». De même, il cite d'après Muller, Hausbuch, : « Anno 1704 d. 14 Aprillis sindt die wohl ehrwurdigste patribus franciscaner von hier das erstenmahl mit einer procession aufs Maria Schauenberg gezogen, in begleidt einer grossen menge volkhs von hier auf Erlaubnis det Bapstlichen Heilligkeit. Alldorten pocession guenemen und seindt gleich etliche pater droben verbliben, allés zue grosster Ehr undt seiner werdhigsten Muadter Maria, undt haben sich die Patres verlobt, jahrlich auf diesen Tag aus dem Kloster allhier mit procession auf Schauenberg zu verrichten ».

(19) Le successeur du curé Pipion est Jean Henri Jordan, originaire d 'Oltingue curé de Pfaffenheim de 1705 à 1739, année de sa mort.
(20) ADHR, 141 J 255. Le document original est écrit en français. La copie en allemand datée du 2 octobre 1733, est certifiée conforme par l'avocat et secrétaire-interprète auprès du notaire conseiller du Roi à Colmar.
(21) ADHR, 141 J 256. Avec les signatures de Scheppelin, bailli de Rouffach, Jordan, curé, Knecht, prévôt et sept préposés de la communauté de Pfaffenheim. Sur le même document se trouve la réponse de Jean Baptiste Haus, évêque de Messala, suffragant et vicaire général de l'évêché de Bâle.
(22) ADHR, 141 J 257
(23) Un exemple d'intervention faite par les récollets, figurant sur un document rédigé en français, appartenant à un habitant de Pfaffenheim et qui fait état d'une pétition datée du 20 septembre 1757 : « A Monsieur Roullin, premier secrétaire et sous-délégué général de l'intendance d'Alsace.
Pétition des RP récollets desservant le Schauenberg pour réparation des toits de la dite église qui est en très mauvais état, qu'il faut nécessairement les réparer. La communauté de Pfaffenheim suppliante sera occupée pour le moins pendant deux années tant sur la main d'œuvre qu'avec les voitures pour assembler les biens nécessaires pour le remplacement des poutres pourries, le sable,
la chaux, les lattes et le gypse. Et les manœuvriers seront occupés à piler le gypse et employés aux ouvrages du bâtiment de sorte qu'il serait impossible aux suppliants d'entreprendre cette réparation indispensable, s'ils étaient obligés de faire encore d'autres corvées extraordinaires. La communauté suppliante a été jusqu'à présent surchargée de corvées, elle a établi sans l'aide de ses voisins un chemin, elle a travaillé au canal d'Oberbergheim, aux carrières de Bergholtz, au chemin de Soultz et au pont de Meyenheim, outres les autres corvées ordinaires et extraordinaire, et les réparations de la dite église seront d'autant plus pénibles qu'elle est située sur une haute montagne qui rend les transports des matériaux extrêmement pénibles.
(24) En 1789, on peut dénombrer une quinzaine de prêtres et religieux originaires de Pfaffenheim,encore en activité.
(25) On constate durant tout le XVIIIe siècle, une présence quasi journalière dans la pastorale alsacienne. Cf Claude Muller, in Les ordres mendiants, p. 320. Dans les registres paroissiaux de Pfaffenheim, on relève des baptêmes célébrés par des pères franciscains du Schauenberg, donc avec un accord du curé. Dans d'autres couvents, les religieux desservent des paroisses durant douze ans de façon régulière. Ailleurs, dans telle ville importante, le curé et les trois vicaires ne suffisent plus et les pères récollets rendent alors des services. Il est fort possible que le père provincial Josué Ricklin, sollicité par le gardien du Schauenberg, irrité par l'attitude de la communauté de Pfaffenheim, cherche aussi à répondre au souci de servir correctement les fidèles dans leur pratique religieuse, surtout lorsque le curé donne l'impression de ne pas avoir comme premier objectif le salut spirituel de ses paroissiens. Sur ce point délicat, le rapport que fera le recteur Rieden à l'évêque de Bâle apporte des explications, (voir ci-dessous).

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